Une Preuve de Courage Excerpt

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CHAPITRE 1

— Euh… Qu’est-ce que tu fais ?

Spencer Derdinger, debout devant la fenêtre de son bureau, recula d’un bond en entendant la voix derrière lui.

— Rien ! s’écria-t-il, sur la défense, en se tournant vers la porte.

Maria Lee, sa collègue et amie, l’observait avec un sourire suffisant. Les volets en bois claquèrent contre la fenêtre avec un grand bruit, le faisant sursauter. Maria haussa un sourcil, marcha lentement jusqu’à la fenêtre, plaça un de ses doigts parfaitement manucurés sur une des lamelles et l’abaissa.

— Depuis quand tu te comportes comme un cliché sur pattes ? demanda-t-elle en détournant son regard de la fenêtre.

Spencer rejoignit son bureau avec précipitation et se mit à diviser les papiers qui le jonchaient en piles égales.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

Maria se retourna, se dirigea vers une chaise vide et s’assit en croisant ses chevilles fines. Puis, elle rejeta ses cheveux derrière son épaule et rétorqua :

— Spencer, je te prierais de ne pas insulter mon intelligence en essayant de me faire croire que tu n’étais pas en train de regarder par la fenêtre et de baver sur les ouvriers qui construisent la nouvelle extension au bâtiment de maths.

Spencer rougit et continua de réarranger les papiers.

— Et bien, techniquement, le cliché serait que les ouvriers matent des passantes, pas que des hommes matent des ouvriers dans l’intimité de leur bureau. Donc, tu vois ? Je ne suis pas un cliché sur pattes.

— Bien, concéda Maria. Un cliché inversé, alors.

— Ça existe, ça ? demanda Spencer en fronçant les sourcils.

Maria croisa ses jambes graciles, ce qui fit remonter sa jupe sur ses cuisses.

— J’ai un doctorat en mathématiques appliquées, pas en anglais, tout comme toi. J’en sais rien, si ça existe ou pas. Maintenant, arrête de dévier la conversation et dis-moi lequel de ces hommes a attiré ton regard.

— Tu as enseigné dans cette tenue ? demanda Spencer en jaugeant sa collègue de la tête aux pieds.

— Oui, en effet.

Maria esquissa un sourire en coin et tira sur son pull moulant, révélant ainsi un peu plus son impressionnant décolleté.

— Tu as enseigné quoi, ce matin ? s’enquit-il.

— Introduction à l’algèbre, répondit-elle avec une lueur dans les prunelles.

Spencer ne prit même pas la peine de se retenir de rire.

— Il y a combien de joueurs de foot, dans cette classe ?

— Oh, je ne sais pas, répondit-elle en levant sa main devant elle afin d’inspecter ses longs ongles. Je dirais, au moins la moitié de l’équipe.

Spencer eut un petit rire nasal.

— Tu es diabolique.

— Je suis stratège, le corrigea-t-elle en levant les yeux vers les siens.

— Tu as torturé un groupe de jeunes de dix-huit ans dans l’espoir qu’ils parleront de toi devant leur coach.

— Comme je te l’ai dit, insista Maria, je suis stratège. Et puis, mon chou, je me suis retournée et étirée assez de fois pour que ce soit une certitude. Ces garçons me mentionneront bel et bien devant Thom. Mais, assez parlé de moi. Dis-moi lequel de ces ouvriers canons te fait de l’effet.

Il était hors de question que Spencer lui donne plus d’information qu’elle ne possédait déjà ! Il répondit donc :

— Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles.

Maria croisa les bras, faisant remonter ses seins, qui débordaient presque de son haut.

— Ne joue pas les innocents, Spencer.

L’intéressé croisa également les bras sur sa poitrine beaucoup plus menue et leva les sourcils.

— Je ne suis pas un garçon hétéro de dix-huit ans, Maria. (Il désigna son décolleté du menton avec un regard lourd de sens.) Ces deux-là ne m’hypnotisent pas.

— Tant pis, souffla Maria. Ne me dis pas lequel d’entre eux te fait de l’effet. Je le devinerai bien par moi-même.

Un frisson de peur glissa le long de la colonne vertébrale de Spencer à l’entente de ces mots. Maria était vive d’esprit, sans vergogne et magnifique. Lorsqu’elle se fixait un but, elle l’atteignait à chaque fois. Thom Bramfield, le coach de l’équipe de football, ne le savait pas encore, mais il n’avait aucune chance de résister à ses avances. Spencer, quant à lui, connaissait assez Maria pour savoir qu’il allait devoir se protéger de ses manigances.

— Il n’y a rien à deviner, se dépêcha-t-il d’affirmer.

Puis, il se força à inspirer et à se calmer. Maria verrait qu’il était en train de paniquer, sinon. Et s’il lui montrait le moindre signe, elle saurait qu’elle était sur la bonne piste et il ne parviendrait pas à la faire oublier sa nouvelle mission. Tout espoir serait perdu.

— Je veux dire, OK, j’étais en train de mater les hommes qui travaillent dehors, concéda-t-il. Ils sont beaux et musclés et ce n’est pas un crime de regarder. Fin de l’histoire. Il n’y a rien à deviner.

Pour la première fois depuis son arrivée dans le bureau de Spencer, l’expression de Maria s’adoucit. Son petit air de manipulatrice se transforma en préoccupation sincère.

— Spencer, depuis que Peter et toi avez rompu, tu n’as montré aucun intérêt envers qui que ce soit. Et même avant ça, il me semblait que les plaisirs charnels n’étaient pas le plus important pour toi. Ces mecs dehors sont beaux mais pas plus que les types moins habillés que tu peux trouver sur Internet. (Elle se pencha en avant et inspira profondément avant de poursuivre.) Il va falloir te jeter à l’eau, mon chou. Tu ne peux pas passer ta vie tout seul, terré dans ta petite maison.

Dire que Peter et lui avaient « rompu » donnait un côté civil à la chose, comme s’ils s’étaient séparés à l’amiable, un beau jour, autour d’un verre. Ce qui, d’une certaine manière, était vrai. Un ami de Spencer l’avait informé que Peter était sorti d’un bar accompagné d’un autre homme… après avoir passé la majeure partie de la soirée à lui rouler des pelles.

Voulant accorder le bénéfice du doute à son copain, Spencer avait abordé le sujet calmement. Puis, il avait passé vingt minutes assis à une petite table dans un café avec un mug de liquide refroidissant entre ses mains, rendu muet par le choc, pendant que Peter avouait joyeusement qu’il l’avait trompé plusieurs fois et lui expliquait tout ce qui manquait dans leur relation de dix-huit mois. Et selon lui, tous ces problèmes étaient entièrement la faute de Spencer. Ensuite, Peter avait suggéré de garder le contact, s’était débarrassé des miettes sur son pantalon, avant de se lever et de quitter le café.

Vu les circonstances, Spencer aurait plutôt qualifié la fin de leur relation de « plaquage en beauté » plutôt que de rupture. Toutefois, il ne voulait être pris en pitié et c’est pourquoi il répondit :

— Ma maison fait un peu plus de 167 mètres carré. Ce n’est pas petit pour un quartier historique.

— OK, dit Maria en roulant des yeux. Je lâche l’affaire.

Spencer soupira de soulagement.

— Merci.

— Pour le moment, précisa-t-elle en le perçant de son regard ténébreux. Je lâche l’affaire pour le moment. Mais tu vas devoir te remettre en selle à un moment ou à un autre.

Maria avait de bonnes intentions, mais elle ne comprenait pas. Il avait trente-huit ans ; il avait passé la fleur de l’âge depuis un petit moment dans le monde des bars (non pas qu’il se sentait à son aise dans les établissements de ce genre). Du haut de son mètre quatre-vingt et de ses 73 kilos, il était dans la moyenne en terme de taille et de poids. Sans parler de ses yeux marron et de ses cheveux bruns grisonnants aux tempes… Spencer savait qu’il ne faisait pas tourner les têtes lorsqu’il marchait dans la rue. Et, comme son ex le lui avait signalé, si, par miracle, un mec le remarquait, il était bien trop ennuyeux pour retenir l’attention de qui que ce soit pendant bien longtemps.

— Je n’ai jamais fait d’équitation, marmonna-t-il, tentant encore une fois de dévier la conversation.

— Moi non plus, répondit Maria, pensive. Quoique, j’ai bien l’impression que Thom Bramfield est monté comme un cheval, alors si tout se passe comme prévu, je monterai en selle et dirai « hue, coco ! » dès ce weekend.

— Oh, bon sang, grimaça Spencer en secouant la tête. J’avais vraiment pas besoin que tu me mettes cette image en tête.

— Mes jumelles ne te font aucun effet, dit-elle en appuyant sur ses seins. (Puis, elle haussa les épaules et ajouta.) Oh, tant pis. J’ai plein d’admirateurs.

— Tu fais partie de Mensa, commenta Spencer. Tu ne peux pas dire des trucs pareils !

Maria prit une profonde inspiration et le jaugea d’un regard doux.

— Bien sûr, que je le peux. Qui a dit qu’on ne pouvait pas être intelligente et sexy, marrante ou excentrique à la fois ? Je suis excellente en théories statistiques, je fais des blagues crasses et je suis magnifique. Tout ça à la fois. L’un n’est pas incompatible avec l’autre. (Elle se leva, lissa sa jupe puis observa Spencer avec insistance.) Personne ne peut me mettre dans une case, à part moi-même. (Trottinant vers la porte, elle tourna la poignée et lança un regard par-dessus son épaule.) C’est pareil pour toi, Spencer, conclut-elle avant de sortir de la pièce.

Emilio Sanchez vit les volets du bureau au deuxième étage du bâtiment de maths de l’université du Nevada, Las Vegas, se refermer rapidement, et comprit que l’homme sexy qui portait des pantalons chinos dans toutes les nuances de brun et une collection infinie de pulls sans manches, ne l’observait plus. Il avait aperçu le professeur pour la première fois deux semaines auparavant, lorsque son frère l’avait appelé pour qu’il vienne jeter un œil au panneau électrique dans le bâtiment qu’ils étaient en train de construire. Lorsqu’il avait répondu à Raoul, ce jour-là, il s’était dit qu’il allait se rendre sur le chantier pendant quelques minutes, juste histoire de trouver le meilleur moyen de déplacer le panneau existant, actuellement installé contre un mur extérieur qui allait bientôt devenir intérieur. Mais ses projets avaient changé dès qu’il avait croisé le regard de cet homme.

Ce furent ses iris marron avec des petites tâches dorées qu’il remarqua tout d’abord. Malheureusement, il n’eut pas le temps de l’observer bien longtemps : l’homme baissa les yeux et sa peau rougit de son cou à ses joues. Après quoi, il se précipita dans le bâtiment.

Timide. Cet inconnu était timide. Et Emilio trouvait cela extrêmement charmant. C’est pourquoi il avait trouvé une raison de rester sur le chantier, dans l’espoir de rencontrer l’homme intriguant.

— Hé, frérot, t’es sûr de vouloir rester ici ? demanda Raoul, arrachant Emilio à sa contemplation de la fenêtre désormais vide. On n’aura pas besoin de commencer l’installation électrique avant quelques semaines et je peux demander à un charpentier de s’occuper de l’encadrement.

Sanchez Construction était une affaire familiale au départ, et bien que l’entreprise était désormais assez grande pour qu’ils doivent employer du personnel en-dehors de la famille, le père, la mère, la sœur et les trois frères Sanchez étaient toujours le moteur de la compagnie. Comme ils avaient grandi sur les chantiers, ils étaient tous doués dans une multitude de domaines, bien qu’ils eussent chacun leurs propres aptitudes personnelles. À vingt-deux ans, Emilio était le plus jeune de la bande et le seul électricien de métier. Il s’était dit que ce serait toujours sa spécialité, même après avoir passé l’examen pour devenir entrepreneur général l’année suivante. Mais cela ne voulait pas dire qu’il n’était pas aussi un charpentier super talentueux !

— Nan, ça me dérange pas, répondit Emilio en repoussant une mèche de ses cheveux noirs épais avant de poser son regard sur son frère. J’ai rien d’autre à faire pour le moment et j’ai jeté un œil aux autres chantiers ce matin.

C’était la vérité, mais il pourrait trouver un nouveau job en un claquement de doigt, s’il informait ses potes qu’il avait du temps libre. Depuis le jour où il avait fini le lycée, Emilio travaillait pour l’entreprise familiale la journée (qui commençait généralement à 6h du matin et finissait à 14h), et faisait d’autres petits jobs quand il avait terminé. Au départ, il s’agissait de rendre service à des amis ou des membres de la famille qui avaient besoin d’aide pour retaper leur maison, mais au fil des années, Emilio s’était rendu compte qu’il appréciait la variété dans son travail : s’occuper des projets commerciaux pour l’entreprise familiale la journée, rectifier les erreurs faites par des bricoleurs du dimanche dans les maisons de ses proches… De plus, c’était toujours agréable de se faire un peu plus d’argent.

Quelques heures plus tard, Raoul l’interpella :

— Hé, hermanito, on fait déjà des heures sup’ et c’est vendredi, alors on se tire. On va Chez Joe boire quelques bières.

Emilio acheva d’enfoncer quelques clous supplémentaires dans la poutre de support qu’il venait d’installer, puis descendit de l’échelle. Il sortit de l’espace partiellement encadré et leva les yeux vers la fenêtre du prof sexy pour ce qui devait être la centième fois aujourd’hui. Pas de lumière. Bien qu’il eût été focalisé sur sa tâche (il avait appris très tôt qu’il valait mieux rester concentré, quand on manipulait des outils électriques), Emilio n’avait cessé d’espéré apercevoir l’homme qu’il désirait rencontrer, mais ce dernier n’avait pas fait d’apparition, ce qui signifiait qu’Emilio n’était pas aussi observateur qu’il le pensait… ou que le type en question était parti dans une autre direction. Quoi qu’il en fût, ses projets pour la soirée étaient fichus.

— Ce sera sans moi, ce soir, soupira-t-il, incapable de ne pas laisser transparaître sa déception.

Il avait passé une bonne partie de la journée avec une demi-érection en pensant à ce qu’il pourrait bien faire au professeur une fois qu’il l’aurait pour lui tout seul. Ne pas pouvoir réaliser ses fantasmes le frustrait.

— Faut que tu viennes, Emilio, insista Bruce Simms, un de leurs plus récents employés, en se dirigeant vers Emilio, qui était en train de ranger ses outils.

Bruce était un gars sympa et il travaillait dur, c’est pourquoi Emilio trouva la force de lui sourire tandis qu’il finissait de rassembler son matos.

— Merci, mec, mais je ne pense pas que je serai de très bonne compagnie, ce soir. (Il se leva et souleva sa boîte à outils.) Une prochaine fois, OK ?

— Non ! cria presque Bruce. Faut que tu viennes ce soir.

En voilà, une drôle de réaction ! Emilio haussa les sourcils de surprise et répondit :

— Euh… Tu as quelque chose à me dire ?

— Non. Oui. (Il soupira et se gratta la joue.) Et merde ! grommela-t-il. OK, alors voilà. La sœur de ma femme t’a aperçu quand tu m’as déposé à la maison, la semaine dernière. Tu sais, quand mon camion était au garage ?

Bruce marqua une pause et observa Emilio avec insistance, donc celui-ci l’encouragea à continuer :

— Ouais ?

— Ben, elle veut te rencontrer, donc ma femme lui a dit que je lui arrangerais le coup sans que ce soit trop flagrant. Elle sera au bar, aujourd’hui, et quand elle me verra entrer, elle viendra me dire bonjour et ensuite, je suis censé vous présenter, et…

Il lâcha un long soupir et se gratta la tempe. Visiblement, cette conversation le mettait tellement mal à l’aise que tout son corps le démangeait !

— Enfin bref, mec, tu vois ce que je veux dire.

Ouais, il voyait ce qu’il voulait dire, et c’était pourquoi il avait encore moins envie de se rendre à ce bar, maintenant. Déjà qu’il ne s’imaginait pas faire poliment la conversation avec ses collègues, là tout de suite, l’idée de devoir repousser les avances de la belle-sœur de l’un d’entre eux lui paraissait absolument insupportable.

— Merci encore pour la proposition, mec, mais je suis pas d’humeur, ce soir.

Il asséna une tape amicale sur l’épaule de Bruce et s’éloigna.

— Attends, Emilio ! J’ai une photo d’elle sur mon téléphone, l’interpella Bruce en le rattrapant par l’épaule afin d’interrompre son avancée. Tu ne veux pas voir à quoi elle ressemble, avant de dire non ?

— T’es conscient que cette situation est hyper bizarre, pas vrai ? demanda Emilio en se retournant pour le toiser.

— Oh, ouais, je sais. Mais c’est la sœur de ma femme, et si je fais ça, elle me récompensera pendant des semaines ! En plus, je pense que vous vous entendriez vraiment bien, tous les deux. Je crois qu’elle est tout à fait ton genre.

Dieu sait pourquoi cet homme s’imaginait connaître le « genre » d’Emilio, mais il se mettait le doigt dans l’œil.

Raoul dut entendre la dernière partie de leur conversation car il se mit à rigoler.

— Mec, tu fais fausse route, là, dit-il à Bruce.

— Comment ça ? demanda ce dernier en fronçant les sourcils.

Emilio avait fait son coming-out à l’âge de dix-huit ans. Le secret n’en était pas resté un très longtemps, étant donné qu’il vivait alors à quelques kilomètres de l’endroit où il avait grandi et où ses frères et sœurs habitaient toujours. Après avoir fini le lycée, il savait qu’il possédait assez d’aptitudes pour trouver un job dans n’importe quelle entreprise de construction de la ville si sa famille réagissait plus mal que prévu. En outre, il avait un cousin plus âgé qui était ouvertement gay depuis Dieu sait quand.

Il avait vu son cousin Asher à plusieurs reprises lors de réunions familiales et personne n’avait jamais embêté le caïd. Bien sûr, tout le monde savait qu’il valait mieux ne pas importuner Asher, qui avait la réputation d’être soupe-au-lait, au risque de se retrouver avec une jambe en moins, mais Emilio n’avait jamais entendu le moindre commentaire négatif à l’égard de son cousin, même lorsqu’il rentrait voir sa famille, en Californie. Il s’était donc dit que cette dernière s’en ficherait probablement et que leur balancer l’information d’un coup était mieux que tenter de la garder secrète.

Le scandale qui en résulta fut de courte durée ; une fois que le choc fut passé, chacun retourna à ses oignons. Après cet épisode, Emilio était parti du principe que tout le monde savait qu’il était gay. Son coming-out étant fait, il pouvait passer à autre chose. Cependant, les quatre années qui s’étaient écoulées depuis lui avaient appris que ce ne serait jamais terminé, que faire son coming-out n’était pas un événement unique mais plutôt, une révélation régulière.

Faire la conversation avec des inconnus (une nouvelle recrue au boulot, le ou la partenaire d’un de ses proches, quelqu’un venu voir un de ses matchs de football le weekend) impliquait de répondre à des questions d’apparence inoffensives concernant sa vie privée, du genre : « Vous êtes marié ? ». Emilio n’avait pas honte d’être gay, mais parfois, c’était épuisant de devoir annoncer son homosexualité, encore et encore ; il lui arrivait de se demander si ignorer certaines questions ou dévier la conversation de certains sujets serait plus simple que de se lancer dans le discours : « Je suis gay ».

C’était un de ces moments. La semaine avait été longue et il n’était pas d’humeur à papoter. Mais vu le piège qui l’attendait s’il ne disait rien et les taquineries de son frère, Emilio se devait de clarifier les choses.

— Ce qu’il veut dire, commença-t-il en lançant un regard noir à son frangin, c’est que je suis sûr que la sœur de ta femme est sympa et jolie, et tout ça, mais elle n’est pas mon genre.

— Oh.

Bruce sembla perdre sa contenance, puis il plissa les yeux et se tendit à nouveau, apparemment vexé par l’explication d’Emilio.

— Pourquoi elle ne serait pas ton genre ? Elle ressemble beaucoup à ma femme. Tu veux dire que Sue est moche ?

Et bien, ça ne servait à rien de tenter une diversion ! Il ne lui restait plus qu’à lui révéler la vérité et répondre à ses questions embêtantes, avant de rentrer chez lui et s’enfiler un pack de six en paix… Du moins, il s’agirait d’une paix relative, vu qu’il avait trois colocataires et que le silence était un petit plaisir qu’il ne savourait que très rarement. Toutefois, comme c’était le weekend, il savait que ses chances étaient plus nombreuses qu’en semaine car ses colocataires seraient sûrement de sortie, en train de courir les jupons, se mettre une mine ou les deux à la fois.

— Non, c’est pas du tout ça que je veux dire. Je suis gay, alors ta belle-sœur pourrait être un top model que je serais toujours pas intéressé, Emilio déclara d’une voix neutre, espérant ainsi clore la conversation.

Tout ce qu’il voulait, c’était rentrer chez lui et se détendre après cette longue semaine frustrante. D’abord, Bruce s’esclaffa, pensant sans doute qu’il s’agissait d’une blague. Mais Emilio continua de l’observer sans ciller et Raoul hocha la tête ; il comprit donc qu’ils étaient sérieux.

— Oh, dit-il, surpris. Euh, cool.

Emilio fit un mouvement du menton en guise de réponse à son commentaire, puis il reprit son chemin vers le parking. Bruce le rattrapa et marcha à ses côtés.

— Alors, euh, t’es sûr de toi ? questionna-t-il.

— Est-ce que je suis sûr de ne pas être intéressé par les nanas ? répéta Emilio d’un ton sarcastique avant de secouer la tête. Ouais, mec, je suis sûr. Dis à ta femme qu’il va falloir qu’elle trouve quelqu’un d’autre pour sa sœur.

— Ouais, ok, rétorqua Bruce en hochant la tête. (Puis, il sembla tout à coup nerveux et ajouta.) Est-ce que ça veut dire que tu es attiré par moi ?

Emilio répondit du tac-au-tac :

— Sûrement pas.

— Oh, ok, tant mieux, soupira Bruce, visiblement soulagé de l’entendre.

Mais quelques secondes plus tard, ses yeux lancèrent des éclairs et il parut à nouveau vexé.

— Et pourquoi pas, hein ? voulut-il savoir.

Emilio fut incapable de réprimer un rire.

— Calme-toi, mec. Ça n’a rien de personnel.

Bruce baissa les yeux vers son corps et contracta ses muscles. Il avait le même gabarit qu’Emilio : il était baraqué, avait les épaules larges et mesurait plus d’un mètre quatre-vingt deux.

— Tu me trouves moche, c’est ça ? l’agressa-t-il.

Génial. D’abord, il l’accusait d’insulter le physique de sa femme et maintenant, il se sentait visé directement. Emilio n’avait pas l’énergie pour ce genre de conneries. Ils venaient d’arriver dans le parking et Emilio aperçut son camion. Il se figura donc que cette conversation serait bientôt terminée, avec un peu de chance.

— Non, mec. Je dis juste que t’es pas mon genre, expliqua-t-il.

— C’est quoi, ton genre ? demanda Bruce, d’un air incrédule.

— Oh, bordel de merde, marmonna Emilio en installant sa boîte à outils dans un des caissons d’équipement sur la plateforme du camion. J’arrive pas à croire qu’on soit en train d’avoir cette conversation. Comme je te l’ai dit, ça n’a rien de personnel. Je m’intéresse aux mecs qui sont…

Il s’interrompit en apercevant l’incarnation de son « genre » droit devant lui : le prof sexy se trouvait deux rangées plus loin.

— … Lui. Il correspond à mon genre, termina-t-il avec précipitation. Et je vais aller lui parler. On se voit lundi !

Sur ce, il se dépêcha de rejoindre le professeur, espérant enfin avoir l’occasion d’entendre la voix de cet homme si intriguant et se demandant si cette dernière était aussi hypnotique que ses yeux.

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